Schweinsteiger accusé de véhiculer des stéréotypes racistes sur le football africain
Des mots choisis à la légère ou le reflet d’un biais plus profond ? Les commentaires de Bastian Schweinsteiger sur la Côte d’Ivoire, émis samedi avant la victoire 2-1 de l’Allemagne lors du Mondial, ont déclenché une vive controverse en Allemagne. Analyste pour la chaîne publique ARD, l’ancien capitaine de la Mannschaft a décrit le football ivoirien comme « africain », soit « un peu non orthodoxe, un peu sauvage, pas vraiment tactique ». Des qualificatifs que de nombreuses voix, dans les médias et sur les réseaux sociaux, ont rapidement identifiés comme des stéréotypes à connotation raciste et coloniale.
Des mots anciens dans un discours contemporain
La critique la plus articulée est venue de Philipp Awounou, journaliste et auteur afro-allemand, dans une tribune publiée par le magazine Spiegel. « Derrière des attributions comme “sauvage” et “imprévisible” se cachent des stéréotypes plus anciens que le football lui-même, aux racines racistes et coloniales », a-t-il écrit. Il rappelle que ces termes ont historiquement servi à déshumaniser les populations noires africaines en les réduisant à une supposée animalité ou irrationalité – à l’opposé exact de l’intelligence tactique, de la discipline et de la maîtrise technique.
Ce n’est pas un débat nouveau dans le monde du sport. Des travaux académiques, relayés notamment par le créateur de contenus sportifs Patrick Schnitzler – 50 000 abonnés sur Instagram -, ont montré que commentateurs et supporters tendent davantage à attribuer aux footballeurs noirs des qualités physiques, tandis que les joueurs non noirs se voient créditer plus volontiers d’intelligence, de lecture du jeu ou de sens tactique. « Nous apprenons ces stéréotypes parce que nous avons grandi dans une société qui en est imprégnée », a reconnu Schnitzler. « Schweinsteiger aussi. Vous et moi aussi. » Cette lucidité collective n’est pas une absolution, mais elle situe la polémique dans un cadre structural plutôt qu’une attaque ad hominem.
Ce que le match a réellement montré
L’ironie est que la rencontre elle-même a largement contredit la thèse de Schweinsteiger. En première période notamment, la Côte d’Ivoire a livré une prestation tactiquement rigoureuse : bloc bas organisé, repli défensif discipliné, forcing allemand canalisé vers les côtés. Une maîtrise cohérente avec le parcours d’une équipe qui n’avait encaissé aucun but en qualification, et dont la quasi-totalité des joueurs évoluent dans les plus grands clubs européens.
C’est le capitaine Franck Kessié – passé par Atalanta, l’AC Milan et le FC Barcelone – qui a ouvert le score sur une action collective élaborée impliquant Yan Diomande, le prometteur ailier du RB Leipzig. Après la pause, Amad Diallo, le Mancunien, et Kessié ont combiné pour mettre en danger le but adverse. Ce sont finalement deux buts du remplaçant Deniz Undav qui ont offert la victoire à l’Allemagne in extremis. « Si je devais désigner l’équipe la plus “sauvage” ce soir-là, ce seraient les Allemands », a conclu Awounou dans sa tribune, avec un sens de l’à-propos difficile à contester. Il remarque par ailleurs que le joueur le plus « atypique » sur le terrain, autant par son physique que par sa technique, n’était pas ivoirien, mais bien Felix Nmecha – Allemand, noir, d’origine nigériane, formé en Angleterre.
Le miroir tendu à une culture médiatique sportive
Schweinsteiger n’a pas répondu publiquement aux critiques. Son seul commentaire post-match, publié sur les réseaux sociaux, saluait la « qualité technique et physique » de la Côte d’Ivoire – une formulation nettement plus équilibrée que celle du samedi, mais qui n’aborde pas directement la controverse. Awounou tient cependant à ne pas réduire l’affaire à la personne. « Il n’est absolument pas raciste et ne doit pas être étiqueté comme tel », précise-t-il. Ses propos reflèteraient plutôt « l’opinion de nombreux fans et experts du football allemand » – ce qui, justement, rend la question d’autant plus préoccupante.
Car l’enjeu dépasse Schweinsteiger. Il interroge la grille de lecture spontanée que les consultants sportifs, formés dans des environnements culturels homogènes, appliquent aux équipes africaines sans nécessairement en mesurer les présupposés. Dans un football mondialisé où les frontières entre continents n’ont jamais été aussi poreuses – où un ailier ivoirien joue à Leipzig, où un international allemand est né à Lagos et a été formé à Birmingham -, cantonner un style de jeu à une origine géographique ou à la couleur de peau de ses acteurs relève d’une paresse intellectuelle que les réalités du sport contredisent match après match. La question n’est pas de savoir si Schweinsteiger est raciste. Elle est de savoir si le commentaire sportif est prêt à se regarder en face.