Patrice Koyamba Auteur : Patrice Koyamba Posté le 06/07/2026 - 14:30 Football Africain

La Coupe du Monde 2026 offre à l’Afrique sa présence la plus large et la plus ambitieuse

Dix nations africaines participent à la Coupe du Monde 2026 – un record absolu, rendu possible par l’élargissement du tournoi de 32 à 48 équipes décidé par la FIFA. Pour le football africain, l’enjeu dépasse largement le cadre sportif : il s’agit de visibilité, d’identité et, pour certaines sélections, d’une première occasion historique de s’exprimer sur la plus grande scène du monde.

Débuts, retours et premières surprises

Le Cap-Vert a sans doute offert l’une des images les plus fortes de ces premiers jours de compétition. Le gardien vétéran Vozinha a arrêté l’Espagne, championne d’Europe, dans ce qui restera comme l’un des moments marquants du tournoi. Absent de la tribune, sa mère n’a pas pu faire le voyage, bloquée par le coût prohibitif d’une caution de voyage. N’empêche : dans les heures suivant le match, le nombre d’abonnés Instagram de Vozinha est passé de 50 000 à plus de 6 millions. « Nous méritons d’être ici. Nous avons travaillé dur pour ça », a-t-il dit. Peu de phrases résument aussi bien ce que représente cette Coupe du Monde pour le continent.

La République Démocratique du Congo, elle, fait son retour après une absence de plus de cinquante ans – la sélection n’avait plus participé depuis 1974. Les Léopards ont frappé les esprits avant même d’entrer sur le terrain : leur tenue d’arrivée, des costumes taillés sur mesure ornés de motifs léopard avec des sacs assortis, signée par le créateur congolais Alvin Mak, a circulé massivement sur les réseaux sociaux. Dans leurs tribunes, un supporter hors du commun : Michel Nkuka Mboladinga, dit « Lumumba », arborant un costume aux couleurs du drapeau congolais et une coiffure évoquant Patrice Lumumba, premier Premier ministre du Congo indépendant. Sa particularité : rester quasi immobile pendant les matchs. « Je reste immobile pour donner de la force à l’équipe, de l’énergie aux joueurs », a-t-il expliqué à l’Associated Press. Une image qui dit beaucoup sur la dimension politique et mémorielle que le football peut porter.

Le Maroc, lui, arrive avec un statut différent. Depuis leur demi-finale historique au Mondial 2022, les Lions de l’Atlas ne sont plus des outsiders. Avec des joueurs comme Achraf Hakimi et Brahim Díaz, ils ont arraché un match nul 1-1 face au Brésil dès leur entrée en lice. La Côte d’Ivoire, championne d’Afrique en titre, a débuté par une victoire 1-0 contre l’Équateur. « Nous sommes venus avec des ambitions, avec de grands espoirs », a déclaré le sélectionneur Emerse Faé. L’Égypte a tenu tête à la Belgique (1-1), avec Mohamed Salah en capitaine et figure centrale. Ghana, encore en attente de son premier match contre le Panama, espère qu’une nouvelle génération emmenée par Mohammed Kudus saura restaurer le prestige des Black Stars.

En revanche, la Tunisie a connu un début de cauchemar : une défaite 5-1 contre la Suède a conduit à l’éviction immédiate du sélectionneur Sabri Lamouchi – une première dans l’histoire de la Coupe du Monde, un entraîneur licencié après un seul match de phase de groupes.

Afrique contre Afrique : le poids de l’histoire franco-sénégalaise

Le match entre la France et le Sénégal, remporté 3-1 par les Bleus, a pris une dimension particulière que le seul résultat sportif ne peut résumer. Le Sénégal a été colonie française jusqu’en 1960. Soixante-cinq ans après l’indépendance, les liens économiques, migratoires et culturels entre les deux pays restent profonds et complexes. Des joueurs comme Kalidou Koulibaly et Edouard Mendy, nés ou ayant grandi en France de parents sénégalais, incarnent cette histoire partagée autant qu’ils l’illustrent. Du côté français, Kylian Mbappé, Ousmane Dembélé, Aurélien Tchouaméni, Dayot Upamecano ou Michael Olise portent tous des racines africaines.

Ousmane Sonko, président de l’Assemblée nationale du Sénégal et ancien Premier ministre, a résumé cette ambivalence avec une formule saisissante : « Quelle que soit l’équipe qui gagne, c’est l’Afrique qui aura battu l’Afrique. » Cette phrase traverse les frontières du football. Elle dit quelque chose d’essentiel sur les diasporas, les identités plurielles et les héritages postcoloniaux qui se rejouent, à leur manière, sur les pelouses d’un tournoi mondial.

Derrière les stades, des obstacles persistants

La fête n’est cependant pas sans ombres. Le Département d’État américain a suspendu, totalement ou partiellement, la délivrance de visas de voyage à 39 pays, dont la Côte d’Ivoire et le Sénégal – une décision qui a directement compliqué l’accès au tournoi pour des milliers de supporters. Le cas de l’arbitre somalien Omar Artan illustre ces tensions de façon encore plus criante : désigné pour officier lors de cette Coupe du Monde – ce qui aurait constitué une première historique pour la Somalie – il s’est vu refuser l’entrée aux États-Unis, l’administration Trump l’accusant de liens supposés avec des « membres présumés d’organisations terroristes ». La FIFA a indiqué qu’il percevrait néanmoins l’intégralité de son cachet de tournoi. Une compensation financière qui ne remplace ni l’histoire manquée ni la légitimité bafouée.

L’Afrique du Sud, nation hôte du Mondial 2010, a ouvert la compétition face au Mexique, l’un des trois pays organisateurs de 2026. Défaite 2-0, Bafana Bafana a joué devant une foule immense, mais pas unanimement acquise à sa cause : les récentes violences xénophobes en Afrique du Sud ont poussé une partie du continent à soutenir le Mexique. Ce détail révèle que la solidarité panafricaine, bien réelle sur bien des plans, reste traversée par des tensions internes que le football, parfois, met à nu plutôt qu’il ne les dissout.

Dix équipes, autant de récits différents. Pour la première fois, l’Afrique occupe sur le terrain de la Coupe du Monde une place à la mesure de son poids démographique et de son amour du football. Ce que les équipes en feront reste à écrire – et c’est précisément là que réside toute l’intensité de ce tournoi.

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