Lucien Malama Auteur : Lucien Malama Posté le juin 10, 2026 à 0h24 Football Internationale

La Coupe du Monde 2026 vue comme un pont : données, politique migratoire et football

À quelques semaines du coup d’envoi de la Coupe du Monde masculine 2026, organisée aux États-Unis, au Canada et au Mexique, un chercheur en données et ancien enseignant du nom d’Adam Sawyer a lancé une plateforme originale baptisée Relevant Football : un outil qui croise les statistiques du tournoi avec des données économiques, énergétiques, géographiques et démographiques sur les 48 nations participantes. L’objectif n’est pas seulement sportif. C’est une réponse à la conviction qu’un tournoi mondial éveille une curiosité naturelle pour les autres pays – et que cette curiosité mérite un endroit où s’exercer.

Un chercheur formé à l’école du terrain

Le parcours d’Adam Sawyer est atypique pour quelqu’un qui travaille aujourd’hui dans la recherche sur les données migratoires. Ancien enseignant dans les écoles publiques de Dallas, il a ensuite rejoint la Division de recherche sur les migrations des Nations Unies à Genève, avant de se consacrer à l’analyse des données relatives à l’application des lois sur l’immigration aux États-Unis. Cette trajectoire – entre salle de classe, institution internationale et recherche quantitative – façonne durablement sa manière d’envisager ce que les données sont censées accomplir.

Sawyer co-fonde Relevant Research avec Riwaj Chalise et une troisième collaboratrice. L’essentiel du travail de cette structure porte sur des sujets austères : rapports de détention, suivi des femmes enceintes détenues, tableaux de bord sur les opérations d’expulsion. C’est précisément ce contexte qui a rendu nécessaire la création de Relevant Football. Sawyer l’a formulé sans détour : travailler quotidiennement avec des statistiques aussi lourdes exige, pour tenir sur la durée, de construire aussi quelque chose porteur de joie. Ce n’est pas un aveu de faiblesse – c’est une stratégie de résilience que reconnaissent tous ceux qui ont côtoyé de près des données sur des souffrances humaines.

Le moment politique : entre accueil proclamé et contrôle aux frontières

La Coupe du Monde 2026 s’ouvre dans un climat tendu. L’événement symbolise par construction l’internationalisme – 48 équipes nationales, des supporters venus des cinq continents, une logistique humaine d’une ampleur considérable. Or le régime d’immigration américain, tel qu’il fonctionne en ce moment, traite par défaut les ressortissants étrangers comme des sujets de méfiance. L’épisode de l’arbitre somalien Omar Artan, refoulé à l’entrée du territoire américain pour des motifs vaguement formulés autour de « préoccupations liées à la vérification », a cristallisé cette contradiction aux yeux de l’opinion publique. Des organisations de défense des droits des immigrants ont exprimé des inquiétudes concrètes quant à la présence des agents de l’ICE à proximité des sites de matchs en Floride.

Sawyer replace cela dans une chronologie longue. La FIFA a une histoire documentée d’organisation de tournois sous des régimes à l’indifférence aux droits humains manifeste : l’Italie de Mussolini en 1934, l’Argentine de la junte Videla en 1978, la Russie en 2018, le Qatar en 2022. Ce que l’édition 2026 ajoute à cette liste, c’est une dimension commerciale explicite : la FIFA cherche à pénétrer durablement le marché américain du sport, pendant que les villes hôtes voient, selon une enquête de ProPublica, un retour financier limité. L’architecture financière du football mondial, organisé en six confédérations dont les intérêts convergent vers Zurich plus que vers les programmes locaux de football pour enfants, opère sur une logique propre, largement déconnectée de l’expérience des supporters.

Sawyer résume la dynamique à l’aide d’une formule empruntée à deux podcasteurs de football, Michael Kaley et Mike Goodman : football always wins. Dans quelques jours, dit-il, les discussions sur les violations de droits s’effaceront devant les résultats des matchs. C’est le côté triste. Mais il y a aussi l’autre face : malgré les efforts des gouvernements pour construire des barrières, les gens vont faire la fête, célébrer, et tisser des liens. Ce paradoxe n’appelle pas nécessairement à une résolution : on peut choisir de s’engager sérieusement avec l’une de ses dimensions sans prétendre avoir soldé l’autre.

Ce que le football révèle sur l’appartenance et la représentation

Sawyer enseigne l’anglais à des adultes. Lors de la Coupe du Monde 2022, le Maroc a réalisé un parcours historique – première nation africaine et arabe à atteindre le dernier carré, en éliminant successivement l’Espagne et le Portugal. Dans sa salle de classe composée majoritairement de locuteurs hispanophones, la qualification marocaine a déclenché un enthousiasme collectif qui a dépassé les frontières nationales et linguistiques de chaque participant. Une étudiante marocaine a vu ses camarades se mobiliser pour elle, partager sa fierté, vivre les matchs comme si c’était leur propre équipe qui jouait. Ce genre de moment – modeste, concret, non médiatisé – illustre ce que les données de sondage confirment à plus grande échelle.

Un sondage récent du Pew Research Center cité dans la conversation révèle que 54 % des immigrants vivant aux États-Unis se déclarent enthousiastes ou plutôt enthousiastes à l’égard de la Coupe du Monde, contre 23 % des Américains nés sur le territoire national. Pour une part significative de la population immigrée, les équipes en lice ne sont pas abstraites : elles représentent des pays d’origine, des identités familiales, des appartenances qu’un passeport américain ne capture pas. Fait notable, près d’un joueur sur quatre au sein des sélections qualifiées pour 2026 est né dans un pays différent de celui qu’il représente – chiffre qui illustre à lui seul la nature transnationale et composite des identités que ce tournoi met en scène.

Relevant Football a été conçu pour rendre visible ce réseau de connexions. L’outil de comparaison au cœur du site permet de mettre en regard deux nations participantes sur des indicateurs communs : inégalités économiques, transition énergétique, données démographiques, déforestation. L’idée directrice est que les défis que le monde affronte – inégalités, environnement, accès aux ressources – ne s’arrêtent pas aux frontières nationales. Les mettre en regard à l’occasion d’un tournoi mondial, c’est une façon de montrer que la compétition sportive existe à l’intérieur d’une communauté internationale de problèmes partagés.

L’hospitalité comme acte politique ordinaire

La conversation se clôt sur un engagement personnel : quelle que soit l’action du gouvernement américain dans les prochaines semaines, Sawyer dit vouloir maintenir une disposition d’accueil envers ceux qui viennent de loin pour assister aux matchs. Ce n’est pas une posture naïve face à des décisions d’État. C’est une distinction entre ce que l’on peut contrôler et ce que l’on ne peut pas – et le choix de ne pas laisser l’impuissance politique se transformer en indifférence interpersonnelle.

Dans un contexte où le cadre politique du tournoi est aussi chargé, la plateforme relevant-football.com représente une tentative modeste mais cohérente : utiliser la curiosité que le football mondial génère naturellement pour approfondir la connaissance des sociétés qu’il met en compétition. La Coupe du Monde ne résoudra pas les tensions migratoires américaines. Mais elle offre, pour six semaines, des millions de petits terrains d’expérimentation où des personnes très différentes se trouvent, pour un temps, à regarder dans la même direction.

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