Lucien Malama Auteur : Lucien Malama Posté le 06/07/2026 - 16:04 Football Africain

Le Maroc prouve qu’un changement de sélectionneur avant un Mondial peut forger une équipe

Changer de sélectionneur à quelques mois d’une Coupe du monde est considéré, dans presque toutes les fédérations, comme une prise de risque inutile. Le Maroc vient de démontrer, pour la deuxième fois consécutive, que cette règle souffre des exceptions. En battant le Canada en huitièmes de finale, les Lions de l’Atlas ont atteint les quarts de finale du Mondial 2026, confirmant leur statut de force durable du football mondial sous la houlette d’un nouveau technicien en poste depuis mars.

Une transition maîtrisée, pas un pari improvisé

Quand Walid Regragui a quitté son poste après la Coupe d’Afrique des Nations, la plupart des observateurs ont craint le pire. Regragui avait pourtant inscrit son nom en lettres d’or dans l’histoire du football africain : une demi-finale mondiale inédite en 2022, puis une série de dix-neuf victoires consécutives en sélection, un record mondial. Son départ, attendu mais redouté, semblait ouvrir une période d’instabilité au pire moment possible.

Mohamed Ouahbi, son successeur, a déjoué ce scénario. Avant de prendre en charge l’équipe première, il avait passé plusieurs années à diriger les sélections de jeunes marocaines. Il connaissait les joueurs, leur profil athlétique, leurs habitudes d’entraînement et les dynamiques internes du groupe national. Cette familiarité a comprimé drastiquement le temps d’adaptation habituellement nécessaire lors d’un changement d’encadrement technique. Là où un entraîneur extérieur aurait mis des mois à décrypter une équipe, Ouahbi pouvait travailler immédiatement sur les ajustements tactiques.

C’est précisément cette continuité institutionnelle qui distingue la transition marocaine des remplacements d’urgence réalisés dans la précipitation. Le Maroc n’a pas cherché un nom, il a promu une compétence déjà intégrée dans son propre système.

Des choix tactiques qui ont immédiatement produit des résultats

Ouahbi a introduit plusieurs changements notables sans déstabiliser l’équilibre général du groupe. L’utilisation d’Ismaël Saibari en faux numéro neuf, rôle qui consiste à évoluer dans l’axe en partant de positions reculées plutôt qu’en occupant la surface de réparation, a rendu l’attaque marocaine moins lisible pour les défenses adverses. Cette fluidité positionelle oblige les blocs défensifs à faire des choix, créant des espaces difficiles à anticiper.

Azzedine Ounahi, repositionné dans des zones plus offensives, a incarné cette nouvelle liberté collective : auteur de deux buts face au Canada, il a illustré comment un cadre tactique cohérent peut libérer des joueurs que leur ancienne position contraignait. Ces résultats ne sont pas le fruit du hasard. Ils traduisent un travail préparatoire structuré mené en un laps de temps que la plupart des staffs techniques jugeraient insuffisant.

Ouahbi a également agi sur la composition de l’effectif. La blessure de Nayef Aguerd, défenseur central titulaire, aurait pu fragiliser le bloc défensif. Le sélectionneur a convaincu Issa Diop de choisir la sélection marocaine, renforçant ainsi une charnière centrale que l’absence du premier cité menaçait. Il a également persuadé le milieu de terrain Ayyoub Bouaddi, jeune prodige formé en France, de représenter le Maroc plutôt que les Bleus. Ces deux recrutements diplomatiques témoignent d’une vision claire et d’une capacité à agir rapidement sur les leviers disponibles.

Ce que l’histoire africaine des changements tardifs révèle

Les précédents continentaux sont, pour la plupart, peu encourageants. L’Afrique du Sud avait remplacé Carlos Queiroz avant le Mondial 2002 sans que cela améliore ses résultats. Le Nigeria avait opté pour de nouveaux sélectionneurs à l’approche des tournois de 2002 et 2010, récoltant un point par phase de groupes dans chaque cas. La Côte d’Ivoire, qui alignait pourtant l’une des générations les plus talentueuses de son histoire avec Didier Drogba, Yaya Touré et Salomon Kalou, avait confié son équipe à Sven-Göran Eriksson deux mois avant le Mondial 2010 en Afrique du Sud. Résultat : une élimination au premier tour malgré un effectif de niveau européen.

Le Maroc tranche avec ces échecs, et la différence ne tient pas uniquement au talent des joueurs. Elle tient à la solidité d’un écosystème football : des académies structurées, des joueurs formés dans les meilleurs championnats européens, des protocoles de scouting international, et une fédération qui investit dans le développement à long terme plutôt que de réagir au coup par coup. Un entraîneur, aussi compétent soit-il, ne peut pas transformer une équipe sans ces fondations. Inversement, une équipe dotée de ces fondations peut absorber un changement d’encadrement sans perdre son identité collective.

Un quart de finale contre la France, chargé d’histoire

Le prochain adversaire du Maroc à Boston ajoute une dimension supplémentaire à ce parcours. La France compte parmi les favoris déclarés du tournoi, mais l’affiche dépasse largement le cadre sportif. Nombre de joueurs marocains sont nés en France ou ont été formés dans ses centres de formation. Bouaddi lui-même a grandi dans le football français avant de choisir de porter le maillot des Lions de l’Atlas. Ce choix, facilité par Ouahbi, donnera à cette rencontre une intensité particulière, au-delà du simple enjeu de qualification.

Si le Maroc franchit ce cap, il deviendra la première équipe africaine à atteindre deux demi-finales de Coupe du monde, consolidant une trajectoire qui n’a plus rien d’accidentelle. Ce que les Lions de l’Atlas construisent depuis quelques années ressemble de moins en moins à une surprise et de plus en plus à un projet. Pour suivre toute l’actualité du tournoi, consultez aussi La Coupe du Monde 2026 offre à l’Afrique sa présence la plus large et la plus ambitieuse.

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