Lucien Malama Auteur : Lucien Malama Posté le 29/06/2026 - 13:11 Football Africain

Mondial à 48 équipes : l’Afrique saisit enfin sa chance sur la scène mondiale

Neuf équipes africaines sur dix qualifiées pour le tour suivant : aucun continent n’a produit un tel taux de réussite lors de cette Coupe du monde disputée aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Pendant plus de deux décennies, l’Afrique s’est contentée de cinq places dans un tableau à 32 nations, soit moins de 10 % des spots disponibles pour 54 fédérations nationales. L’élargissement à 48 équipes a corrigé cette injustice structurelle – et les équipes africaines ont répondu avec une force collective rarement vue à ce niveau.

Un rééquilibrage historique dans la répartition des places

De 1998 à 2022, cinquante-quatre nations africaines se disputaient cinq places en phase finale, pendant que les cinquante-cinq fédérations européennes se partageaient treize berceaux. L’arithmétique était impitoyable : une équipe africaine avait statistiquement moins d’une chance sur dix de se qualifier, contre près d’une sur quatre pour une équipe européenne. Ce déséquilibre n’était pas le reflet du niveau réel du football africain, mais d’un système de répartition des quotas hérité d’une époque où la FIFA accordait peu de crédit au développement du jeu sur le continent.

Avec dix représentants africains au Mondial 2026 – dont la République démocratique du Congo, entrée par les barrages après sa victoire contre la Jamaïque – le continent dispose enfin d’une représentation à la mesure de sa population footballistique. Le résultat est sans appel. Des débutants comme le Cap-Vert ont stupéfié l’Europe en tenant tête à l’Espagne, championne continentale, dès le premier match. L’Égypte, portée par Mohamed Salah, passe les groupes pour la première fois de son histoire. La Côte d’Ivoire, sous la direction d’Emerse Fae, atteint le tour à élimination directe pour la première fois, effaçant ainsi la génération dorée de Didier Drogba et Yaya Touré, qui avait pourtant qualifié les Éléphants à trois Coupes du monde consécutives entre 2006 et 2014 sans jamais franchir ce cap.

Le Maroc, lui, n’a pas simplement participé : les Lions de l’Atlas ont terminé à égalité de points avec le Brésil dans leur groupe et ont dominé une grande partie de leur confrontation contre la Seleção, rappelant à ceux qui l’auraient oublié leur parcours jusqu’en demi-finale au Qatar en 2022. Riyad Mahrez a exprimé sans détour ce que ce bilan collectif représente : « C’est incroyable. Cela montre la qualité du football africain, qui n’est pas toujours décrit comme un très bon football, mais il l’est. »

L’infrastructure, clé de la durabilité des performances

Ces résultats ne sont pas le fruit du hasard. Derrière eux se trouvent des investissements concrets dans les équipements, les académies et les structures de détection des talents. William Troost-Ekong, qui a représenté le Nigeria lors du Mondial 2018, cite le Maroc comme modèle : l’Académie Mohammed VI offre des conditions comparables à ce que proposent les plus grands clubs de Premier League, selon lui. Ce niveau d’infrastructure, développé sur une décennie, explique en grande partie pourquoi les Lions de l’Atlas ont pu maintenir – voire améliorer – leur niveau depuis le Qatar.

L’ancien international de Côte d’Ivoire Aruna Dindane, aujourd’hui au sein de la fédération ivoirienne, soulève une réalité plus prosaïque mais fondamentale : dans certaines zones d’Afrique, des jeunes n’ont tout simplement pas accès à un terrain de football. Avant de parler de victoire en Coupe du monde, il faut d’abord donner à un maximum de jeunes la possibilité de jouer. Ce discours de fond, loin des projecteurs des grandes compétitions, conditionne pourtant l’avenir du football africain sur le long terme. La Côte d’Ivoire a construit vingt-quatre centres d’entraînement pour accueillir la CAN 2023, avec la promesse de les céder ensuite à des clubs locaux – un investissement structurel rare dont les effets se font déjà sentir : Aston Villa a recruté deux adolescents de l’ASEC Mimosas.

La diaspora, un vivier stratégique encore sous-exploité

La question de la double appartenance nationale est devenue centrale dans la politique sportive des fédérations africaines. Brahim Diaz a choisi le Maroc après avoir été sélectionnable pour l’Espagne, et son sacre au Ballon d’Or de la CAN 2025 confirme la pertinence de ce choix. Ibrahim Mbaye, formé en France avec une trentaine de sélections dans les équipes de jeunes françaises, a opté pour le Sénégal à 17 ans et a inscrit un but lors du tour à élimination directe de la CAN, avant de s’illustrer au Mondial en participant à la plus large victoire africaine de l’histoire de la compétition.

Chris Hughton, dont le père est ghanéen, a constaté lors de son passage à la tête du Ghana que les bases de données de joueurs éligibles à des sélections africaines avaient considérablement progressé. Les fédérations les mieux organisées, comme la Fédération Royale Marocaine, disposent désormais de scouts permanents dans plusieurs pays pour identifier les talents de la diaspora dès leur plus jeune âge. Le Sénégal suit une trajectoire similaire : après avoir perdu sa génération dorée – Mané, Koulibaly, Mendy – les Lions ont misé sur la continuité en remportant les tournois africains U20 et U17 en 2023, et en intégrant au groupe senior des joueurs comme Bara Sapoko Ndiaye, 18 ans, passé par le Bayern Munich.

La vraie question n’est plus de savoir si l’Afrique peut atteindre un stade avancé d’une Coupe du monde – le Maroc l’a prouvé en 2022. Elle est de savoir si le continent peut produire, de manière régulière et à partir de ses propres structures, une équipe capable de soulever le trophée. Les signaux s’accumulent. Les fondations, elles, sont en train d’être posées.

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