La Safa dilapide son capital réputationnel et trahit Bafana Bafana
Un administrateur chevronné m’a un jour expliqué que les organisations construisent leur crédibilité comme on constitue un matelas : couche par couche, par le professionnalisme, l’excellence et la rigueur. Ce capital réputationnel leur sert ensuite d’amortisseur lorsque surviennent les inévitables erreurs. Appliqué à la South African Football Association, ce prisme est impitoyable : la Safa dort depuis longtemps à même le sol. Le dernier épisode en date – le retard des visas ayant perturbé le départ de Bafana Bafana pour la Coupe du monde 2026 aux États-Unis, au Mexique et au Canada – n’est pas un accident isolé. C’est le symptôme d’un dysfonctionnement structurel profond.
Une direction imperméable à la honte
La réaction des autorités sud-africaines a été sans équivoque. La vice-ministre des Sports, de l’Art et de la Culture, Peace Mabe, a qualifié la situation de « choquante et embarrassante ». Son ministre de tutelle, Gayton McKenzie, a été encore plus direct : « On nous fait passer pour des idiots. » Des mots forts, justifiés, mais qui ne semblent guère avoir traversé les murs de la Safa House.
Car le président Danny Jordaan, loin de présenter des excuses à la mesure du fiasco, a tenté de retourner la situation en affirmant que le désagrément des visas pourrait servir de « motivation supplémentaire » aux joueurs. Cette pirouette rhétorique confond l’incompétence avec un stimulant psychologique. Elle est révélatrice d’un dirigeant plus préoccupé par sa survie institutionnelle – et judiciaire – que par la gouvernance réelle de son organisation. Jordaan fait en effet face à des poursuites pénales actives pour fraude et vol portant sur 1,3 million de rands, avec des accusations d’utilisation illégale de fonds fédéraux pour financer des services de sécurité privés et des cabinets de relations publiques destinés à gérer son image personnelle, sans autorisation du conseil d’administration. Quand la tête est absorbée par sa propre survie, le corps institutionnel ne peut que dériver.
Vincent Tseka, ou l’art de répéter ses erreurs
La flèche de la responsabilité directe pointe vers le manager de l’équipe, Vincent Tseka. Son bilan parle de lui-même. C’est sous sa surveillance que Bafana a failli voir toute une campagne de qualification pour le Mondial compromise : il avait omis d’avertir le sélectionneur Hugo Broos que le milieu de terrain Tebogo Mokoena avait accumulé deux cartons jaunes et était donc inéligible pour le match contre le Lesotho. Résultat : la Fifa a retranché trois points à l’équipe nationale, déclenchant une onde de choc nationale. La défense de Tseka pour justifier cette omission ? Il était parti chercher de la glace pour un joueur et avait raté le geste de l’arbitre.
Aujourd’hui, le même homme n’a pas été en mesure de s’assurer que les membres de la délégation nationale disposaient de leurs visas avant de se rendre à la plus grande compétition sportive de la planète. Et pourtant, il fait toujours partie du voyage. Cette persistance à maintenir en poste un responsable dont les défaillances répétées ont eu des conséquences mesurables sur les performances sportives du pays illustre, mieux que tout discours, la culture d’impunité qui règne à la Safa.
Le modèle qui manque : la rigueur comme vocation
Ayant couvert le cricket durant l’essentiel de ma carrière journalistique, j’ai eu le privilège d’observer pendant vingt ans des managers comme le Dr Mohammed Moosajee, « Volvo » Masubelele, ou le regretté Goolam Rajah, qui définissaient l’excellence opérationnelle non pas comme une contrainte, mais comme une identité professionnelle. Rajah ne se contentait pas de réserver des vols. Il entretenait des réseaux, mémorisait les anniversaires des joueurs, les prénoms de leurs enfants, les étapes de leur vie personnelle. Son réseau mondial était si solide que, lorsqu’un attentat survint à proximité d’un centre commercial au Sri Lanka, il affréta un avion pour les journalistes en déplacement en l’espace de quelques heures.
Ce même sens du détail et cette loyauté inconditionnelle étaient incarnés par le regretté Chippie Solomon, manager des Stormers en rugby, dont l’entraîneur John Dobson a dit qu’il se « surpassait dans chaque détail, chaque arrangement, jusqu’à l’impeccable ». Ce n’est pas une question de moyens financiers ou de technologie. C’est une question d’éthique professionnelle. Rappelons que lorsque Benni McCarthy, alors jeune joueur évoluant à l’étranger, avait publiquement dénoncé les dysfonctionnements de la Safa – son club n’ayant pas reçu les fax de convocation à temps -, il avait été qualifié de « fauteur de troubles ». Des décennies ont passé. La technologie a radicalement changé. L’incompétence, elle, est restée.
Ce que Bafana Bafana mérite réellement
Ronwen Williams et ses coéquipiers ont conquis leur place en Coupe du monde au mérite, dans une zone de qualification africaine parmi les plus relevées du monde. Leur seule préoccupation légitime devrait être tactique : comment contenir des attaquants de classe mondiale, comment exploiter les failles adverses, comment gérer l’intensité d’un tournoi planétaire. Au lieu de cela, ils abordent la compétition après une série d’humiliations logistiques qui auraient pu et dû être évitées.
Chaque retard inutile, chaque stress administratif évitable, chaque heure perdue en gestion de crise bureaucratique représente une énergie soustraite à la performance. Sur la scène mondiale, les marges sont infimes. On ne peut pas espérer battre les meilleures équipes du monde en arrivant déjà épuisé par les manquements de sa propre fédération. La Safa n’a plus le luxe de l’indulgence collective. Il est temps d’exiger une administration à la hauteur des joueurs qu’elle est censée servir. Pour aller plus loin sur le parcours sud-africain, découvrez comment Bafana Bafana joue sa qualification en Coupe du monde contre la Corée du Sud et comment la Coupe du Monde 2026 propulse les startups africaines vers un marché de milliards.